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ZEN par Georges Charles

 

Une éternelle question de définition...

Zen, en langue japonaise, est la dénomination la plus utilisée pour qualifier une pratique d'origine indienne, Dhyana en sanscrit, Jhâna en pali, qui s'est implantée en Chine sous le nom de Chan (Tch'an), est parvenue en Corée comme le Sôn, au Vietnam comme le Thiên et que l'on considère être, en Occident, une forme de méditation bouddhiste...

Or, en sanscrit ancien Dhyana signifie simplement " agir ", " être " (Nna) " centré " " au milieu de " (Dhyan, Dian). Cela fut littéralement, presque phonétiquement, traduit par Jhâna, Chan Na (T'ian Na, Tch'an Na) en langue chinoise...puis par Zen Na en japonais. De là, on passe simplement au Chan puis au Zen.

Les Japonais ayant été les premiers à implanter cette pratique en Occident, et particulièrement en France, le terme Zen est demeuré comme un générique au même titre qu'un " film de karaté ", terme japonais désignant un art martial spécifique, peut fort bien être, en réalité, un film chinois basé sur le kung-fu...ce qui est totalement différent. De même on parlera plus volontiers de Do In, en japonais, pour qualifier l'art du massage oriental alors qu'il s'agit le plus souvent d'une pratique d'origine chinoise dont la transcription normale est Tao Yin. Cette nipponisation souvent excessive, on ne prête qu'aux riches, finit par déteindre sur la pratique elle-même puisqu'il est désormais question, presque officiellement, de Dan (niveau en japonais) et de ceintures noires jusque dans les pratiques chinoises et que les fédérations regroupant les pratiques japonaises prétendent encore et toujours faire valoir un monopole sur les pratiques chinoises...et par extension coréennes, vietnamiennes.

Il est, par contre, intéressant de remarquer que la dénomination originelle du Dhyana demeure très proche du terme français " méditation ". En effet, celui-ci se compose d'une racine " médius " signifiant milieu, centre et du suffixe " action - axion - " signifiant agir, acte.

Etymologiquement dans les deux cas il s'agit simplement, si l'on peut dire, " d'agir centré " ou, par extension " d'être au centre ". Quelle meilleure définition capable, pour une fois, de réconcilier Confucius (rendre à chaque mot sa juste valeur) Boddhidarma (la rectitude de la pensée...donc la non falsification... (Zheng Shen) engendre (Cheng) la rectitude de l'acte (Zheng Dong)...) et Jacques Toubon (la Loi Toubon précisant l'usage des termes d'origine étrangère...en sanscrit Loi se dit Dharma...en chinois Loi se dit Fa...La France, pour les Chinois est le " Pays de la Loi " (Fa Guo)...). Dans l'explication des phénomènes, donc des causes, il peut, parfois, être louable de revenir aux sources, donc à l'origine...cela permet, le plus souvent, d'éviter quelques oublis et quelques imprécisions.

Originellement donc, le Dhyana appartenait au Bouddhisme dit du "Grand Véhicule " (Mahayana), par opposition au Bouddhisme du " Petit Véhicule " (Hinayana) considéré comme plus formel et rituel. Il existait, par ailleurs, deux voies essentielles de pratique qualifiées de " Baya Dhyana " (méditation externe ou mobile, active, par référence à la posture debout) et de " Antara Dhyana " (méditation interne ou immobile, par référence à la posture assise). Ces deux voies se retrouvèrent en Chine sous la forme du Zhou Chan, littéralement méditation assise et du Zhan Chan, littéralement méditation debout. Au départ il s'agissait simplement de différencier la pratique méditative " assise face à un mur " telle que la pratiqua Boddhidharma de diverses formes plus ou moins gymniques telles que le Yi Jing King Yi Sui Jing ("Nettoyage des muscles et tendons, purification de la moelle et des sinus") - Ekkinkyo ou Ekki Kin Kyo Jya en japonais - ou, plus simplement, la marche rituelle ou Kin Hin. Cette même distinction se retrouvera, par la suite, au Japon entre le Za Zen (Zen assis) et le Ritsu Zen (Zen debout). Ces deux aspects pendant des siècles, sinon un millénaire, furent jugés complémentaires et indispensables et ce n'est que fort récemment que la partie " active " disparut peu à peu de plusieurs tendances. Actuellement, si certaines écoles continuent à pratiquer la marche, les anciennes formes gymniques, parfois qualifiées par certains auteurs de "gymnastiques bouddhistes ", ne sont que fort peu étudiées.

Paradoxalement plusieurs centres de pratique du Zen, sinon certains monastères,proposent parallèlement à la méditation Zazen la pratique du Taiji Quan (Tai Chi Chuan) ou de différents " QiCong " plus ou moins taoïstes alors que les formes de Zhan Chan (...ou Ritsu Zen) qui appartiennent au Chan des origines tombent peu à peu dans l'oubli.

L'inverse se produit, par contre, en ce qui concerne la macrobiotique parfois encore qualifiée, à tort, de Zen macrobiotique. Cette théorie alimentaire fut, ce qui est souvent passé sous silence, au sens propre du terme recréée dans l'immédiate après-guerre par le Japonais Nyoiti Sakurazawa, dit Georges Ohsawa à partir de la traduction japonaise des travaux et des écrits de Christoph Wilhelm Hufeland (1762-1836) : "La Makrobiotik ".

Elle ne possède donc que fort peu de rapports avec le Zen si ce n'est que ce fut un groupe d'adeptes de cette méthode qui invita en France, en Juillet 1967, le Maître Taisen Deshimaru qui fut à l'origine du développement de la pratique de la méditation Zazen en France. La confusion, ou l'amalgame, entre Zen et macrobiotique fut donc entretenue pendant plusieurs années alors qu'il s'agit bel et bien de deux choses très différentes. Le Zen, ou Chan, fait partie intégrante du Bouddhisme. La macrobiotique est une théorie philosophico-alimentaire basée sur la conception Yin/Yang, donc plus ou moins taoïsante, amplement revue et corrigée par son créateur. Cette même macrobiotique, pour ces raisons, est fort différente de la diététique chinoise traditionnelle. Il existe, par ailleurs, une excellente cuisine végétarienne spécifique aux monastères Zen du Japon, le Shôjin Ryôri (cuisine pour la pratique) mais celle-ci n'a rien à voir avec la macrobiotique si ce n'est l'utilisation de produits végétaux souvent d'origine japonaise (algues, champignons, sauces, soja fermenté...).

Toujours dans le domaine de la terminologie il peut exister une certaine confusion dans l'utilisation et la compréhension du terme " secte ". Originellement une secte désignait, au sein d'une même religion, un groupe de personnes qui suivaient (du latin secta dérivant de sequi signifiant suivre) un enseignement ou une conception particuliers. La religion catholique apostolique et romaine fut, par exemple, officiellement considérée comme une secte chrétienne...au même titre que la religion catholique orthodoxe ou que la religion anglicane. Par la suite il fut souvent constaté que ces groupes se différenciaient, voire se séparaient ( secta, de sector issu de secare signifiant couper) des instances de la religion initiale. Dans les deux cas il n'existait aucune connotation péjorative ou accusatrice. Il était simplement constaté une différence. Ce n'est que fort récemment que le terme secte se mit à désigner un groupe idéologique ou mystique agissant sous l'influence particulière d'un guide qualifié, à tort, de gourou. Ce terme de secte, de même que l'adjectif sectaire, devint donc très rapidement péjoratif sinon chargé de connotations fortement négatives.

Dans une certaine mesure le Zen est, étymologiquement une " secte bouddhiste " puisque, bien qu'appartenant à la religion bouddhique, il possède ses propres particularités et enseignements. Au sein même du Zen les différentes tendances ou obédiances...Sôtô, Rinzai, Nembutsu, Sambô Kyôdan...sont, étymologiquement, des " sectes Zen ". De la même manière on parlera de " sectes taoïstes " ou de " sectes shintoïstes "...sans la moindre arrière pensée. En aucun cas il ne s'agit d'une accusation et moins encore d'un aveu d'appartenance à une quelconque doctrine sectaire.

Le fait que le Zen macrobiotique ait pu être qualifié de secte, dans la connotation négative du terme, n'implique en aucune manière le Zen. Il en résulte simplement que ce terme de secte doit être manipulé avec la plus grande précaution.

S'asseoir en silence... Si on demande à un adepte, et à plus forte raison à un Maître, du Zen ce qu'est le Zen...il répondra probablement et invariablement " C'est Zazen ! ". Si cette réponse ne vous illumine pas immédiatement c'est simplement parce que vous ne pratiquez pas Zazen. Or Zazen c'est s'asseoir en silence. Za, en japonais, Zhou en chinois signifie simplement siège, par extension s'asseoir sans bouger.

Ce même caractère sanscrit utilisé dans le Dhyana d'origine, Antara est très proche de Asana (siège, posture) utilisé en Hatha Yoga... Zen, Chan ou Dhyana signifie littéralement " centré ", " au milieu de " et, par extension, " agir centré " ou " méditer ". " Faire Zazen " c'est donc s'asseoir en silence et agir centré.

Zazen c'est la méditation silencieuse.

Cette proposition date du sixième siècle de notre ère lorsque Bodhidharma, fils du Roi Sughanda et descendant en lignée directe du Bouddha, considéré comme le vingt-huitième patriarche indien et premier patriarche chinois, réalisa l'illumination après avoir médité neuf années face à un mur du fameux et réputé monastère de Shaolin. Bodhidharma, en sanscrit (Po Ti Ta Mo en chinois, Daruma en japonais) signifie littéralement " Celui qui porte " (Dharma) " l'Eveil " (Bodhi)...ce qu'on a pu parfois pu traduire par " l'Illuminé ". Ce " Porteur d'Eveil " ou cet " Illuminé " fut donc à l'origine profonde du Chan bien qu'il soit souvent considéré que ce soit à Houeï-Nêng (Hui Neng) (638-713) que revient cet honneur.

Entre Boddhidharma, représenté par Shenxiu, et Houeï-Neng il existe déjà une distinction entre une tendance qui met l'accent sur la progression des étapes et des moyens utilisés pour obtenir l'éveil et celle qui insiste sur le caractère subit de cet éveil (Satori) conçu comme une illumination. Le premier affirme donc Le corps est l'arbre de l'éveil. L'esprit comme un miroir clair. Sans cesse il convient de l'essuyer afin qu'il soit sans poussière ". Ce à quoi le second répond " Point d'arbre dans l'éveil, ni de miroir dans l'esprit. Lorsque le Bouddha est pureté où pourrait-il y avoir de la poussière ? ".

Par la suite, sous les Song, le Chan se sépara donc en Cinq Maisons (Wu Tang) connues au Japon comme le Rinzai (Lin Chi), le Sôtô, le Igyô, le Ummon et le Hôgen. Ce fut à cette époque, à la fin du huitième siècle, que le Chan s'implanta en Corée sous le nom de Sôn et commença à se faire connaître au Japon. Pour ce dernier il faudra attendre Eihei Dôgen (1200-1253) pour que l'école Sôtô y soit représentée peu de temps avant l'école Rinzai.

Ces deux écoles demeurent, encore de nos jours, les deux principales tendances traditionnelles du Zen japonais. A leur coté, bien que de moindre importance, il existe encore l'école Obaku, l'école Sambô Kyôdan (société des Trois trésors) synthèse entre le Sôtô et le Rinzai... et diverses écoles du Chan chinois, du Sôn coréen, du Thiên vietnamien...sans compter d'autres tendances de synthèse comme la White Plum Sangha créée aux USA par Taizan Maezumi. Malgré ces différences c'est pourtant la méditation assise en silence (Zazen, Zhou Chan...) qui sert de dénominateur commun sinon de trait d'union.

Cette assise (Za) peut, techniquement, prendre plusieurs aspects...celui du lotus (Padmasana) issu de la pratique du Dhyana ; du demi-lotus ou posture parfaite (Shiddasana) issue du Chan chinois ; du Seiza (littéralement " assise droite " en japonais) agenouillé dit birman ou Vajrasana (posture du diamant) plus caractéristique des pratiques japonaises. Cette assise est généralement facilitée, notamment dans l'école Sôtô, par l'usage d'un coussin de méditation de forme ronde (Zafu) sur lequel reposent les fesses tandis que les genoux, en contact avec le sol, reposent soit sur le tatami (natte de paille tressée) soit sur un coussin de forme carrée (Zafuton) ou, à défaut, une couverture pliée.

A ce sujet, un Maître Indien du Astanga Yoga (Yoga des Huit Piliers) d'où est originellement issu le Dhyana, devenu le Chan puis le Zen, n'acceptait comme élèves, et à plus forte raison comme disciples (Sisya), que ceux qui étaient capable de reproduire parfaitement et sans hésitation le pliage particulier de cette couverture. A ceux qui prétendaient être venus étudier le yoga et non plier des couvertures il rétorquait le plus simplement du monde " Si vous n'êtes pas capable d'apprendre à pratiquer un simple pliage de couverture comment pourriez-vous apprendre à votre corps à se plier à la pratique ? ".

Quelle que soit la posture, donc l'assise (Za), il convient avant tout comme le précisait Patanjali, fondateur de l'Astanga Yoga...donc du Dhyana..., que celle-ci soit simplement " Shtirasukham " (Shikantaza en japonais) c'est à dire équilibrée et plaisante...donc juste. Le dos est droit, le menton légèrement rentré, la bouche fermée pointe de la langue touchant le palais supérieur, les yeux mi-clos, la respiration profonde et fluide est issue du ventre (Tanden ou Hara). La position des mains peut varier suivant les écoles. L'école Sôtô préconise, par exemple que la main gauche repose dans la main droite, les pouces joints ne formant " ni vallée, ni montagne ".

Plusieurs écoles chinoises de Chan ainsi que l'école coréenne Taego préconisent, au contraire, que la main droite repose dans la main gauche, comme pour un simple salut, que les deux pouces et les doigts de la main droite relevés forment le sceau du bouton de lotus...De même, certaines écoles préconisent de se concentrer sur la respiration profonde, d'autres sur les Koan (sentences)...ou sur la " non-concentration " (Shikantaza) du " juste s'asseoir ".

En un mot comme en cent mille " le Zen c'est Zazen ! ".

 

Les Koan ou Sentences éclair.

Koan est un terme japonais issu de l'ancien chinois Gung (Kong, Kung) An (Kongan en coréen) signifiant littéralement " qui fait jurisprudence "...et par extension " à qui on ne s'oppose pas ". Il s'agit bien souvent d'un très court dialogue entre le Maître et le Disciple...le second pose une question et le premier y répond parfois d'une manière paradoxale et souvent incompréhensible de manière à provoquer l'Eveil. Il s'agit donc, en quelque sorte, de " sentences éclair " servant à illuminer l'esprit ne serait-ce que pour une fraction de seconde ou pour l'éternité. Cette méthode fut utilisée depuis l'époque des Song (960 1127) où parurent les premiers recueils. L'un des plus connus demeure le Mumonkan (Barrière sans porte) rédigé au XIIIeme siècle. Le premier Koan de cette " Barrière sans porte " est demeuré célèbre : " Un chien a-t-il la nature de Bouddha ?...Mu ! ". Mu signifie " non ! " (privatif ou vide)...en japonais mais également aboyer Wu (Wou) en chinois. Le Maître Jôshû (Chao Chou) répond que le chien n'est pas la nature de Bouddha...en aboyant ! Cette dernière subtilité issue de la langue chinoise échappe encore souvent aux commentateurs de tendance japonaise. Le septième Koan relate l'anecdote où un nouveau disciple parvient au monastère en désirant recevoir un enseignement. Le Maître Joshu demande " as-tu déjeuné ? ". Le disciple répond " Oui "... " Alors, lave ton bol ! ". Le Koan de Basho n'est pas moins explicite. A un moine qui lui demande ce qu'est le Zen (Chan) il répond " Si tu possède un bâton je te donne un bâton, si tu ne possède pas de bâton je t'enlève ce bâton ! ". Mais, le summum est atteint dans le Koan de Ummon auquel un moine demandait " Qu'est-ce ue le Bouddha ? "...il répondit " Une spatule à merde ! ". Puisque Bouddha est tout et est partout pourquoi ne serait-il pas autant dans une spatule à merde que dans une quelconque effigie de pierre ou de bois ? Logique. On rejoint, parfois, le meilleur de Pierre Dac... " Le Zen c'est comme un sabre sans manche, sans lame, sans garde et sans fourreau ". Parfois même les Koan prennent une forme gestuelle... Un disciple demande au Maître ce qu'est l'Illumination...Le Maître retire sa sandale et assène, avec celle-ci, une claque retentissante au disciple en hurlant " c'est cela ! ! ! ". Sans oublier le grand classique " Lorsque l'on frappe des mains (exemple...clac !) quelle est la main qui produit le son ? ". Et cette dernière : " Le Maître pose son sac à terre...cela c'est le Zen. Il le reprend...et cela l'illumination ! ". Certains affirmeront donc que le Zen c'est perdre ou abandonner...et que l'Illumination c'est reprendre ou retrouver. Mais cela les regarde.

Lorsque vous ne pratiquez pas le Zen les rivières sont des rivières et les montagnes sont des montagnes.

Lorsque vous pratiquez le zen les rivières ne sont plus des rivières et les montagnes ne sont plus des montagnes.

Lorsque vous réalisez le zen les rivières redeviennent des rivières et les montagnes redeviennent des montagnes.

Lorsque vous atteignez l'Illumination les rivières deviennent des montagnes et les montagnes deviennent des rivières.

Au delà cela n'a plus aucune importance.

 

Un certain Deshimaru...

Il serait difficile de parler du Zen sans évoquer la figure de Taisen Deshimaru. De son vrai nom Deshimaru Yasuo, il naît en 1914 et se sent très tôt attiré par le Bouddhisme. Après des études d'économie et de commerce il effectue une première retraite au Monastère Rinzai d'Engakuji à Kamakura puis rencontre, en 1936, le fameux Kôdô Sawaki (1880-1965) surnommé " le moine sans demeure " qu'il considéra rapidement comme son Maître.

Kôdô Sawaki, bien que très connu, supportait très mal la vie monastique et demeurait très critique vis à vis du formalisme rituel des deux principales écoles japonaises de Zen. Bien qu'ayant été directeur des moines (Godô) du Monastère Sôtô Sôjiji et ayant terminé sa vie au Temple d'Antaiji, il ne souhaitait pas être catalogué dans l'une ou dans l'autre tendance. Cet esprit quelque peu libéral, pour ne pas dire libertaire, influença fortement le jeune Deshimaru qui, en réalité, ne pratiqua jamais la voie monastique.

Devenu homme d'affaire il n'en continua pas moins à pratiquer le Zen avec ferveur.

En 1965, juste avant sa mort Kôdô Sawaki consentit à initier, à titre privé, Deshimaru Yasuo et à l'ordonner moine laïc sous le nom de Taisen. Peu après Taisen Deshimaru, par l'intermédiaire d'un autre Japonais, Nyoiti Sakurazawa, plus connu sous le pseudonyme de Georges Ohsawa, fondateur de la doctrine macrobiotique, fut invité à Paris. A partir de juillet 1967 il se mit donc à enseigner la méditation auprès d'un groupe d'adeptes de la macrobiotique. On parla donc assez rapidement de Zen macrobiotique...bien que le Zen et la macrobiotique n'aient, en réalité, que de très lointains rapports.

En 1969 Deshimaru publia son premier livre " Vrai Zen " puis, sous l'impulsion de ses disciples, créa, en 1970, l'Association Zen d'Europe qui devint assez rapidement l'Association Zen Internationale. Sa très forte personnalité lui permit d'ouvrir, en 1972, le Dôjô Zen de Paris, rue de Pernetty où il dispensera son enseignement jusqu'à l'année de sa mort, en 1982. Ce n'est pourtant qu'en 1975 qu'il recevra la transmission officielle (Shihô) de Reirin Yamada Zenji qui deviendra le supérieur du monastère d'Eiheiji...faisant, enfin, de lui un authentique et reconnu Maître Zen. A partir de ce moment l'enseignement de Taisen Deshimaru fut donc considéré comme faisant partie de l'école Sôtô. Il est vrai que sa présence et son action de pionnier permit au Zen de s'implanter durablement en France et en Europe...ce qui lui valut, par ailleurs, quelques jalousies et autres inimitiés.

Après avoir été copieusement critiqué, sinon accusé de crime de lèse majesté, il fut donc reconnu et même accepté par ses pairs japonais. Tous ceux qui ont approché le Maître Deshimaru reconnaissent son charisme exceptionnel et sa grande simplicité mêlée d'un sens de l'humour très particulier. Bon vivant, il déployait une énergie exceptionnelle, particulièrement dans le Centre Zen de la Gendronnière qu'il souhaitait transformer en premier monastère Zen européen de l'école Sôto, jusqu'à sa disparition en Avril 1982. Il souhaita, à cette occasion, retourner au Japon et décéda à Tokyo. Son enseignement se perpétue au sein de nombreux Dôjô de l'Association Zen Internationale tant en France qu'en Europe.

 

L'héritage Zen.

" Il est Zen ! " ; " Il convient de rester Zen ! " ; " Il a eu beau faire, je suis demeurée Zen ! " ; " C'est super Zen ! "...sont presque devenues des expressions courantes dans un certain milieu qualifié de chébran, pardon de cablé, par un illustre président de la République. Cela représente à la fois une sorte d'impassibilité bienveillante, de patience compatissante, de fatalisme souriant, de détachement sympathique évoquant quelque peu le New-age californien et son fâmeux " lâcher-prise " mâtiné de profonde sagesse orientale telle que le démontrait David Carradine, alias " petit scarabée ", dans le feuilleton " Kung-Fu ". Jadis, à la campagne on aurait, plus pragmatiquement, proposé de " laisser pisser le mérinos ". Etre Zen, dans cette conception populaire mais certainement justifiée, c'est déjà agir sans ne rien faire de plus que ce qui est nécessaire...c'est " agir centré ", " être-soi " donc, étymologiquement, " méditer ". C'est une attitude, presque une philosophie sinon déjà une religion. On est Zen comme on est Rock ou Jazz... ou on ne l'est pas (Mu !). Il est, par contre, possible de tenter de le devenir au travers de nombreux moyens qui sont autant de points d'appui amenant, peu à peu, à une éventuelle illumination...ou du moins à la recherche de celle-ci ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais, comme l'affirment certains Maîtres et non des moindre " le chemin vers le but importe souvent plus que le but lui-même " ce que d'autres ont pu traduire par " Le meilleur moment de l'amour c'est monter l'escalier ". " Qu'est-ce que la Voie... ? C'est suivre la Voie ! ". Ce qui se résume au Koan le plus court : ...?... !

Ces divers moyens résident, tout d'abord dans la méditation. Le Zen, c'est Zazen. A partir de là il est possible d'agrémenter cette méditation par un rituel puis de situer ce rituel dans un espace sacré. Dans cette hypothèse il convient alors d'adapter cet espace, de le consacrer. Une fois consacré, il doit être reconnu.

Rituel, consécration et reconnaissance se manifestent donc dans des activités aussi dissemblables et complémentaires que les diverses marches et cérémonies initiatiques permettant de délimiter une enceinte.

Plusieurs écoles pratiquent ainsi la marche rituelle Kin Hin ainsi que diverses activités de travail manuel (Samu) dont certaines consistent simplement au nettoyage du lieu de méditation.

La consécration passait, jadis, par un combat ou une lutte symbolique contre les puissances des ténèbres puis par une purification de l'enceinte sacrée. Les moyens connus et réputés résidaient principalement dans le tir à l'arc où il convenait de décocher plusieurs flèches considérées comme purificatrices ou magiques. Il est donc tout à fait normal et conforme à cette ancienne tradition que le tir à l'arc soit encore considéré comme faisant partie intégrante de la pratique du Chan ou du Zen.

Il suffit de lire l'excellent et unique ouvrage de Eugen Herrigel sur " Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc " pour s'en persuader. Comme le précise immédiatement l'auteur " Etablir un parallèle entre le tir à l'arc et le Zen (quelque image que l'on se fasse) doit paraître de prime abord une intolérable dépréciation de ce dernier ". En est-il réellement ainsi ? Mais Herrigel va plus loin encore en terminant son ouvrage par un chapitre sur l'Art du sabre. Ce faisant il pose, en quelque sorte, la terrible question " Un boucher peut-il être Zen ? ". Pourquoi ne le serait-il pas ? Ce qu'admettent les Taoïstes serait-il réfuté par les Bouddhistes Zen ?

L'autre moyen de purification connu de tous temps réside dans la lutte rituelle. Or, nulle part ailleurs qu'au monastère de Shaolin, berceau initial du Chan, ne fut mieux développé l'art de combat à main nue.

Les moines de ce monastère ayant eu de la main même de l'empereur de chine l'autorisation de posséder et d'utiliser des armes, comme celle, par ailleurs, de consommer de la viande, cette lutte à main nue ne possède, en réalité, aucune autre justification logique que celle du rituel sacré.

Ce principe de rituel sacré accessible au monde profane se retrouve au Japon dans le Sumo. Cette appartenance à l'obédience Bouddhiste des formes martiales issues de Shaolin, donc attachées qu'on le veuille ou non au Chan, demeure explicite puisqu'on les qualifie, en Chine, d'Externe (Wai Jia) par opposition aux formes issues de la tradition Taoïstes qualifiées d'Internes (Nei Jia).

Ces pratiques de purification s'accompagnent nécessairement de l'utilisation d'instruments particuliers, qualifiés à tort d'instruments de culte.

Concernant le Zen, ainsi que d'autres traditions bouddhistes, il existe plusieurs moyens de produire des sons spécifiques liées à des cloches de bronze (Bonsho), des bols et des clochettes, des plaques de métal et de bois, des Congs et tambours, des claquettes et même un poisson de bois (Mokugyo) à la forme et au son très particuliers permettant de rythmer certains Sûtras. Si on ajoute à cela quelques fumigations d'encens ainsi que plusieurs objets spécifiques aux officiants comme le Kolomo, robe noire à grande manches, le Kesa ou vêtement rectangulaire qui se porte sur l'épaule gauche, le Kotsu ou sceptre d'enseignement, le Kyôsaku ou bâton d'encouragement qui sert à frapper les épaules des méditants, les coussins ronds zafu et carrés zafuton...il existe déjà tout un artisanat Zen disponible en boutique et du meilleur effet dans un intérieur japonais.

La reconnaissance, enfin, permet d'établir une cohésion spécifique au Zen ou à chacune des écoles chinoises, japonaises, coréennes, vietnamiennes...européennes et américaines. Elle se manifeste dans l'expression particulière d'une forme d'art global prenant en compte l'arrangement floral (Ikebana), la cérémonie du thé (Chado ou Cha No Yu), l'architecture et l'arrangement des jardins de sable et de rocaille (Jodo) ou jardins de contemplation, la peinture et la calligraphie spécifiques au Zen ainsi que la poésie du Haïku...forme profane et littéraire du Koan. Il s'agit, exclusivement, de poèmes utilisant dix sept syllabes...cinq, sept et cinq et permettant de fixer l'instant dans un éclair spirituel. Par essence, malheureusement, ces formes poétiques demeurent très difficiles à traduire et plus encore à adapter...faute de mieux il convient de se contenter d'une approximation littéraire. " Un vieil étang. Une grenouille. Quel vacarme ! ". " Plancher poli. Absence du Maître. Espace ". " Loquet ouvert. Amant. Rais de lumière à minuit "...il en existe quelques milliers.

 

Le Zen futur...

Paradoxalement le Zen est à la fois héritier d'une très longue tradition plongeant ses racines en Inde, en Chine, au Japon et le vecteur, particulièrement en Occident, d'une recherche d'absolu caractéristique de la fin de ce millénaire. Cette recherche laisse présumer une nouvelle évolution prenant en compte tant le retour aux origines que la fusion probable avec d'autres conceptions philosophiques ou religieuses. Pour des raisons historiques et politiques le Chan, qui fut en Chine à l'origine du Zen japonais, a quelque peu été oublié. Or, la Chine retrouve peu à peu la mémoire. Sans qu'il soit question d'engager une quelconque polémique, le Zen japonais, sous ses diverses tendances et au travers de ses diverses écoles est souvent présenté comme lŒévolution, presque suivant la conception de Darwin, et l'aboutissement naturel du Dhyana ou Jhâna indien puis du Chan chinois.

Il y a quelques années on présentait, de même, les arts martiaux japonais comme l'évolution et l'aboutissement suprême des arts martiaux indiens puis chinois. Or, actuellement ils se pratiquent parallèlement et défendent leur identité spécifique. Il a simplement fallu que la Chine cesse de se prétendre amnésique et que l'Inde accepte d'admettre qu'il existait encore d'autres pratiques traditionnelles que le Yoga. De nombreux occidentaux pratiquent désormais le Kung-Fu Wushu, le Taijiquan, le QiCong, le Daoyin Fa...comme en Chine ou le Kalaripayat...comme en Inde. Cela n'empêche nullement d'autres occidentaux de pratiquer le Karaté, le Taikyokuken, le Do In...comme au Japon. Il suffit que les Chinois retrouvent le chemin du temple ou du monastère pour que le Chan retrouve sa place. Ce Chan des origines donne une large part aux conceptions Taoïstes qui, en Chine, sont à l'origine des pratiques d'éveil et de santé liées à l'Alchimie Interne (Nei Dan), principes que l'on retrouve amplement dans l'acupuncture, la pharmacopée, les gymnastiques psychosomatiques (Tao Yin, QiCong...), la nutrition, la géomancie et géobiologie...qui motivent de plus en plus de pratiquants.

D'autre part, en Occident, il semble que le Zen puisse, sans qu'il soit pour autant question de syncrétisme, établir des passerelles très privilégiées entre le Bouddhisme et le Christianisme. De nos jours bon nombre de prêtres, de moines, de religieux et de religieuses chrétiens ont choisi d'intégrer le Zen dans leur démarche spirituelle. Des précurseurs tels que le père Enomiya-Lassalle, Karlfreid Graf Dürckheim, Thomas Merton...permirent la création, en 1978, en étroite collaboration avec le Conseil Pontifical, d'une commission pour le dialogue interreligieux monastique destiné à faciliter cette rencontre.

 

Pour en savoir plus :

Tchan-Zen Racines et floraisons , Hermès Editions les Deux Océans 1985 Important recueil concernant les principaux textes issus du Dhyana indien, du Chan chinois, du Zen japonais. Réédition élargie de Tch'an (Zen) Textes chinois fondamentaux, témoignages japonais, expériences vécues contemporaines publié par le collectif Hermès en 1970.

Guide du Zen par Eric Rommeluère - Les guides Sélène - Le livre de poche 320 pages 79F00 nombreuses photos couleurs et illustrations Guide comportant plus de 350 adresses de centres Zen à travers le monde et de nombreux renseignements pratiques. Historique succinct, glossaire des termes japonais, bases de la pratique. En quelques sorte le " routard " indispensable à tout Zenniste qui se déplace entre deux méditations.

La Sagesse Orientale par C. Scott Littleton Editions du Club France Loisir Ouvrage album superbement illustré comportant une étude didactique sur l'Hindouisme, le Bouddhisme, le Confucianisme, le Shintoïsme. Permet un large survol des philosophies et des religions d'Extrème-Orient.

Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc par Eugen Herrigel Editions Dervy Un indispensable classique parmi les classiques occidentaux traitant du Zen au travers du Kyudo.

Je ne suis pas un être humain - Un maître Zen contemporain commente les Koans du Mumonkan - par Albert Low Editions de Mortagne. Il s'agit des quarante huit Sentances (Koan), qualifiés de " Barrière sans porte " utilisés par Mumon, Maître chinois du Chan au XIIIeme siècle et commentés par le directeur et responsable du Centre Zen de Montréal, Albert Low, qui fut le disciple direct de Yasutani Roshi et de Philip Kapleau. Pour pénétrer de plein pied dans le monde déroutant des Koan de Mumon dont le plus connu demeure : " Qu'est-ce que la Bouddha ? - Une spatule à merde ! "....C'est Zen ! Zen Editions Albin Michel Spiritualités. Ouvrage dédié à Taisen Deshimaru. Nombreuses illustrations noir et blanc.

L'Eveil du Bouddha par Tom Lowenstein Editions Albin Michel collection Sagesse du Monde Ouvrage didactique présentant le Bouddhisme sous ses aspects les plus divers dans le monde entier. Très belles illustrations photo.

Le Chemin de l'Eveil par Catherine Despeux Editions l'Asiathèque Présentation illustrée et commentée du dressage du buffle dans le Bouddhisme Chan, du dressage du cheval dans le Taoïsme, du dressage de l'éléphant dans le Bouddhisme Tibétain. Probablement les premières B.D. chinoises créées à partir du huitième siècle pour transmettre la sagesse et l'illumination !

Le Silence Foudroyant par Thich Nhat Hanh collestion spiritualités vivantes Editions Albin Michel L'Un des très multiples ouvrages - il en a rédigé plus de quatre vingt - du maître vietnamien Thich Nhat Hanh, fondateur de l'Ordre de l'Interêtre -Tiep Hien - représentant la tendance vietnamienne du Zen, le Thiên. Il présente ici deux soutras, ou paroles de Bouddha, " La Maîtrise du Serpent " et le " Soutra du Diamant ". Pour une autre vision du Zen.

Japanese homes and their surroundings par Edward S. Morse Editions Tuttle. Réédition d'un grand classique essentiel et indispensable de la fin du siècle dernier...L'influence du Zen dans la maison, dans la cuisine, dans le jardin...des milliers d'idées de non-décoration à la japonaise. C'est très Zen.

Zen pour chats par Christian Gaudin Editions Source - La Sirène - L'un des multiples petits ouvrages d'une grande collection réalisée par des Disciples Zen du Maître Deshimaru.

Le septième sens, probablement le plus important par les temps qui courent, demeurant le sens de l'humour, nos amis les chats sont mis à contribution pour nous transmettre l'esprit de la Voie. Si celui-ci vous plaît vous pourrez de la même manière découvrir le Yoga, le Tai Chi ou les Massages !

Mille ans de littérature japonaise - Anthologie du VIIIeme au XVIIIeme siècle - Tome I et Tome II - par Ryôji Nakamura et René de Ceccaty Editions Picquier de poche. Pour mieux comprendre la poésie japonaise, notamment de l'art du Haiku, On y trouvera notamment les entretiens de Kyorai et propos du Maître Basho ainsi que le recueil des Cent Poèmes.

 

Georges Charles